Trois chiennes andalouses

2008-11-09
Ceesepe
Mardi 13
Le monde de l’art
Septembre 1994
TROIS CHIENNES ANDALOUSES GUETTENT MON SOURCIL GAUCHE
Les peintures de Ceesepe abondent en passagers clandestins, fêtards impénitents, écuyéres de bout de queue de cheval et autres personnages troubles, issus des beaux quartiers madrilènes, sans parler des innombrables images-fantômes d\’êtres fantômatiques qui leur farcissent la tête.
Parlez-moi d\’un honnête manoir écossais hanté à partir du douzième coup de minuit par un lointain ancêtre recouvert d\’un drap de lit troué, maculé par un impressionniste. Malgré les plaintes déchirantes et le bruit de ferraille de rigueur, quel calme!
L’esprit peut battre la campagne, il n’en respire pas moins du bon air, vierge des miasmes empoisonnés du vice et de la décadence.
Le cirque pictural de Ceesepe présente d\’autres dangers plus redoutables, dont
Les numéros porte-malheur font vaciller la raison.
Vous regardez tranquillement un tableau, comme on lèche une vitrine, et voilà
Des grands-ducs du délire, quitte à perdre le peu d’équilibre que vous aviez réussi à sauver du krack de 1929.
Vous franchissez, sans y prende garde, les limites du quartier interdit. Partout, il y a de la lumière, des couleurs, des ombres qui s’agitent. Pourquoi vous faire prier ? Vous entrez dans chaque oeuvre por étourdir d’alcools, de parfums, de musiques.
D’improbables créature s’agglutinent à vous, jolies filles et mauvais garçons,
starlettes, sirènes, call girls et matelots, proxénètes, clowns et psychiatres. Impossible de déterminer l\’identité de chacun puisqu’ils ont mis en commun, jeté en vrac sur la table, leurs faux-papiers. Les cachets officiels mangent les visages, les photos croissent et se multiplient, les bulles de champagne vous
grimpent dans la tête.
Autant inviter toute la compagnie à l\’intérieur de votre boîte crânienne transformée en dub privé, toute ruisselante de lumières et de strass.
En vérité, vous êtes bienheureux que Ceesepe vous permette d’entrer car vous n\’êtes pas membre. Une foule interlope encombre la piste de danse, gigotant aux sons stridents d\’un orchestre New Orléans. Que de grâce, d’élégance! Que de ravissantes toilettes et d\’aimables minois!
Les yeux révulsés par une pénible impression de déjà-vu, vous partez à la recherche des trois chiennes andalouses. Mais le sol est glissant. Votre pied dérape sur un tube de peinture ou un préservatif et vous aterrissez au beau milieu de la piste, parmi tous les artistes du cirque réunis.
Des escarpins vernis vous piétinent l\’échine, de petits petons nus ou glissés t de robustes collants vous caressent l\’ariière-train. Vous vous relevez en saignan du nez, vous balbutiez une excuse en queue de poisson et déjà les trois chiennes andalouses vous tirent vers le petit coin nacré des toilettes-dames.
Le chemin n’est pas facile. Un vrai parcours du combattant. Les obstacles les plus inattendus surgissent devant vous. Ils prennent parfois publicitaire, mais ils peuvent également ressembler comme deux gouttes de bloody Mary à Lady D. ou à un final de concours de beauté.
Bref, vous vous retrouvez assis sur le couvercle de la cuvette, les tempes battantes, la nausée au bord des lèvres.
Vous tirez alors, machinalement, votre portefeuille de la poche intérieure de votre veste, pour vérifier si votre nom de famille est bien Ceesepe, mais vous étant par hasard aperçu dans le miroir, vous prenez brusquement conscience de la forme étrange de votre sourcil gauche.
Roland Topor
7-9-1994